Ces trois mots résument en effet le train-train quotidien de millions de travailleurs qui prennent le métro le matin pour aller travailler, ne rentrent chez eux le soir que pour dormir, et recommencent ce rituel dès le lever du jour.

Une routine aliénante qui casse les corps « métro, boulot, dodo », l'expression a fait florès et peut être employée en pleine campagne sans rien perdre de ce son sens.

C'est en 1968 qu'elle apparaît, faisant partie des slogans les plus populaires pour décrire la société que la jeunesse rejette et réduit les travailleurs à l'état de machines humaines.

Ce qu’on sait moins, c'est que ce slogan, contrairement à d’autres, comme « Il est interdit d’interdire » ou « Sous les pavés, la plage » n'est pas directement issu de l'imagination des jeunes grévistes.

En réalité, il est extrait d’un poème de Pierre Béarn, publié en 1951 dans le recueil « couleurs d’usine ».

Aujourd'hui oublié, Pierre Béarn était une grande figure du Quartier latin au milieu du 20e siècle. Il avait tous les talents : journaliste, critique gastronomique, romancier, poète et fabuliste, il devint libraire en 1932 en reprenant la célèbre « Librairie du Zodiaque » rue Monsieur-le-Prince, à quelques centaines de mètres de la Sorbonne.

Dans l’une des strophes de son poème, Béarn décrit avec une acuité particulière l'aspect monotone de la vie d’un ouvrier.

Au déboulé garçon pointe ton numéro

Pour gagner ainsi le salaire

D’un énorme jour utilitaire

Métro, boulot, bistrot, mégots, dodo, zéro

En très peu de mots, une lumière crue s'abat sur le sort de la classe ouvrière.

Au milieu du mois de mai 1968, le poème est extrait de son recueil et tiré à quelque deux mille exemplaires au théâtre de l'Odéon avant d'être distribué aux manifestants. Ces derniers ne tardent pas à s'en emparer. Pour ne conserver que la quintessence de la vie infernale d'un travailleur, les trois mots « métro, boulot, dodo » sont retenus.

Ils vont vite se mettre à couvrir les murs de la capitale, à la peinture ou à la craie. Un demi-siècle plus tard, ils expriment encore le refus d'une vie sans perspective ni espoir et réduit les travailleurs à l'état de machines humaines.